Citernes à Djerba : modèle de résilience climatique

Article par Redaction | 31 décembre 2025 | 1 vues

À Djerba, les citernes sont bien plus que de simples réservoirs : elles représentent une mémoire collective, une technique de survie en milieu semi-aride et un élément clé du paysage culturel. Transmises de génération en génération, elles ont longtemps assuré l’autonomie en eau douce d’une île sans cours d’eau et aux nappes souvent salinisées. Aujourd’hui, le changement climatique menace leur fonctionnement et leur intégrité. Cet article analyse ces risques et met en lumière les stratégies locales et innovantes qui renforcent la résilience de Djerba face à ces défis.


Citernes et patrimoine mondial de l’unesco

L’histoire de Djerba est intimement liée à la gestion de l’eau. La rareté chronique de cette ressource a façonné le p²euplement dispersé de l’île. Les Djerbiens ont creusé des puits un peu partout, ce qui explique la dispersion de l’habitat à travers l’île. Mais ces puits ne donnaient pas toujours accès à de l’eau douce, les nappes phréatiques étant souvent salinisées. Pour répondre à ce défi, les habitants ont aussi généralisé l’usage des citernes, implantées aussi bien dans les maisons (Fig. 1) que dans les mosquées (Fig. 2) et les espaces publics. De nombreuses citernes sont aujourd’hui incluses dans le bien en série inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, « Djerba : témoignage d’un mode d’implantation humaine dans un territoire insulaire ». Elles constituent un témoignage matériel exceptionnel d’un système d’adaptation à un environnement aride, tout en étant indissociables des pratiques culturelles et rituelles locales.

Citernes et ingénierie traditionnelle

À Djerba, la construction et la gestion des citernes constituent un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération. Adapté à un environnement semi-aride, ce système reste vivant : les habitants entretiennent encore leurs citernes domestiques et évaluent la qualité de l’année en observant le niveau d’eau. Chaque automne, elles sont enduites à la chaux pour renforcer l’étanchéité, prévenir les fissures et préserver la qualité de l’eau (Fig.3). Leur construction, entièrement manuelle, utilise des matériaux locaux solides, comme la pierre et des enduits traditionnels à base d’argile, de cendres et de chaux.

Le génie des citernes réside dans la maîtrise du cycle de l’eau : toits et impluviums collectent la pluie, les canaux la dirigent vers un bassin de décantation avant le stockage souterrain. Cette approche intègre harmonieusement matériaux, techniques et gestion de l’eau, incarnant un modèle ancestral de résilience écologique toujours en usage à Djerba.

Citernes et impacts du changement climatique

Les données récentes montrent une réduction des précipitations, des sécheresses prolongées et une variabilité accrue, compromettant le rôle des citernes comme réservoirs communautaires. Beaucoup restent vides, entraînant perte de fonction et dégradation des structures par fissures, effritement et parfois effondrement, aggravés par la salinisation et l’évapotranspiration.

Parallèlement, le littoral subit de fortes pressions : près de 11 % de l’île pourrait être submergée à moyen ou long terme, et certains cordons sableux, lagunes et plateaux rocheux reculent jusqu’à 10 m par an (PNUD, 2014). Les mosquées ibadites côtières et leurs citernes sont particulièrement affectées.

À Sidi Jmour, les citernes fissurées, bassins dégradés et infiltrations salines illustrent cette vulnérabilité. Des dommages similaires touchent la mosquée de Sidi Salem et plusieurs citernes publiques du littoral, comme celles de la plage Cheikh Yahya ou du fort Ghazi Mustapha. Cette dégradation menace l’intégrité architecturale et la valeur identitaire de ces lieux, révélant l’impact combiné du changement climatique et l’érosion d’une pratique ancestrale de gestion collective de l’eau.

Citernes et résilience communautaire

Face à ces menaces, les communautés locales s’organisent, et le savoir- faire traditionnel reste un pilier essentiel de la résilience. Des ONG locales telles qu’AJEM (Association Jlij pour l’Environnement Marin) mobilisent les habitants à travers des projets participatifs de restauration, de sensibilisation et de transmission intergénérationnelle des pratiques. Parmi les initiatives majeures, le projet Fesguietna de l’AJEM a joué un rôle déterminant. Il a permis la mise en place d’une documentation numérique approfondie : cartographie SIG des citernes publiques, classification typologique (citerne exploitée ou non) et évaluation de leur état de conservation selon quatre niveaux (bon, moyen, mauvais, très mauvais) (Fig. 4). Ces opérations ont été réalisées avec la participation active de la communauté locale, impliquant habitants, artisans dans le recensement, l’observation et la transmission des savoir-faire (Fig. 5). Cette action combine les dimensions matérielles et immatérielles du patrimoine : savoir-faire constructifs, rituels collectifs et gestion durable des ressources s’entrelacent, renforçant ainsi la résilience de l’île face aux bouleversements climatiques et assurant la pérennité de ce patrimoine vivant.

Héritage d’eau, héritage d’avenir

le patrimoine hydraulique de djerba illustre sa vulnérabilité et sa capacité d’adaptation face au changement climatique. les citernes, omniprésentes sur l’île, témoignent d’une résilience millénaire aujourd’hui menacée par des dynamiques environnementales rapides. leur sauvegarde nécessite des interventions urgentes, incluant financements, approches inclusives et intégration dans les politiques d’adaptation, afin de préserver la mémoire vivante de djerba et renforcer sa résilience pour l’avenir.


PAR DR. HOUDA BEN YOUNES – Architecte et consultante en patrimoine culturel

Source : Revue Archibat